Le facteur temps ne sonne jamais deux fois

Étienne Klein

Étienne Klein est physicien, professeur à l’École Polytechnique de Paris, et cofondateur du LHC. J’ai beaucoup écouté ses conférences qui circulaient sur le web, dans les années 2010 et suivantes. Y compris les conférences à la BNF, où le physicien-philosophe participe aux « Cours méthodiques et populaires de philosophie », avec François Jullien, Martin Rueff, Patrick Hochart et feu Bernard Sichère.

Pendant cette période, il publie, sur un intervalle de temps assez court, quatre ou cinq (je ne sais plus combien exactement, mais c’est de cet ordre) livres, qui ne sont « guère épais », comme dirait François Morel, mais toujours intéressants et avec une touche d’humour dans le titre.

Dans celui-ci, Étienne Klein nous invite à réfléchir sur « l’essence du temps ». Le temps c’est quoi ? Une grandeur physique ? Puisqu’on le mesure. Si oui, alors c’est quelque chose d’autre, ou de plus. Puisqu’il y a ce passé, toujours fuyant, ce futur, dont on ne sait presque rien tant qu’il ne s’est pas transformé en présent, puis en passé. Et surtout le présent, ce « point fixe mobile » ?

Étienne Klein nous parle des visions du temps qui se sont opposées au cours des siècles, en insistant à partir de la fin du XIXième.

Il y a notamment la vision essentialiste et la vision non-essentialiste (c’est moi qui propose ces termes).

Dans la vision essentialiste, le temps a toujours existé, il y a « quelque chose derrière », ce n’est pas quelque chose de purement conceptuel, inventé par l’homme.

Dans la vision non-essentialiste, le temps est un instrument intellectuel que l’homme s’est créé, comme c’est le cas des nombres, par exemple, pour décrire et comprendre la nature. Selon cette conception, donc, avant, au plus tôt, deux millions d’années, « il n’y avait pas de temps ».

A ce stade, Étienne Klein nous expose un paradoxe auquel aboutirait la vision non-essentialiste, en tout cas une question qui resterait sans réponse.

Dans la science du XXième siècle, nous relatons bien de choses qui ont eu lieu il y a 4,5 milliards d’années (la naissance du soleil), ou encore il y a 65 millions d’années (cette météorite qui est tombée dans le golfe du Mexique), comment un non-essentialiste peut-il affirmer qu’il n’y avait pas de temps alors ?

« Il faut pourtant bien », poursuit Étienne Klein, «  qu’un temps eût existé alors, afin que les choses-évennements eussent pu s’y dérouler ? ». De toute évidence cette remarque émane d’un essentialiste, et donc elle n’a rien à faire dans le discours d’un non-essentialiste, dont Étienne Klein , dans ce passage, se fait le porte-parole.

Pour Étienne Klein, les choses se déroulent « dans le temps ». Le temps serait le contenant universel de tout se qui s’y déroule, pour paraphraser une ancienne définition de l’espace. Très bien, mais c’est une vision essentialiste.

Si je suis essentialiste, je me pose la question : « il faut bien qu’il eût exister alors un temps pour... », et j’y répond affirmativement. Pas de problème, pas de paradoxe.

Si je suis non-essentialiste, je ne me pose pas la question. Il n’y a donc aucun paradoxe, qu’on soit essentialiste ou non-essentialiste.

Étienne Klein poursuit en disant que « cette question interroge la science et ne trouve pas de réponse ». Si c’est le cas, alors les gens dont il parle font la même erreur que lui.

Tout au plus peut-on dire que, par cette question, les essentialistes interrogent les non-essentialistes. Et ces derniers rétorquent que la question ne se pose pas.

Mais ni les essentialistes ni les non-essentialistes ne se posent la question (à eux-mêmes).